Pendant cinq ans j’ai erré dans Pointe-à-Pitre filmant ma relation avec des personnes arrimées à différents lieux de la ville. Leurs vies racontent l’histoire de la Guadeloupe, l’inertie de cette île, ancienne colonie française. Que nous disent-elles de la lente disparition de nous-même ?
Le vertige c’est une angoisse, un état d’égarement, une folie passagère. Ce sont les hommes qui tournent en rond, pris au piège de Pointe-à-Pitre. Longtemps, Eddy l’a arpentée jour et nuit. Cette ville qui a été celle du peuple, des révoltes écrasées dans le sang. Elle n’est plus qu’une ville fantôme. Et pourtant n’y a-t-il pas quelque chose qui résiste au rythme effréné des mutations et qui persiste dans les souvenirs des indépendantistes déchus comme Ti Chal ou dans le silence de Kanpèch, ancien ouvrier à la Darse ? Voyants ancrés dans une ville qui vacille, détenteurs d’une mémoire enfouie dans les replis de leurs silences, les méandres de leurs voix intérieures, les personnages que je filme sont suspendus au bord du gouffre de la ville, au bord du chaos du monde. Ils deviennent mes points d’ancrage, je les rejoins, je les écoute, je me glisse dans leurs pas et plonge dans leur regard. Leur vertige est le nôtre.